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Application Yuka: à consommer avec modération

08 février 2020

Yuka, l’application qui permet d’évaluer l’aspect santé d’un produit en scannant son code-barres, suscite l’intérêt des consommateurs, mais aussi pas mal de questions. Quelle est sa pertinence scientifique? Est-ce utile pour mieux manger? Nous l’avons analysée, et nous avons constaté certaines incohérences et présomptions. 

Produits alimentaires

L’application mobile Yuka, forte de plus de 6 millions de téléchargements, est disponible sur le marché belge depuis le printemps dernier.
Yuka fait partie des applications "forme et santé" qui permettent à l’utilisateur de scanner les codes-barres des produits (alimentaires et cosmétiques) afin d’en connaître la composition et donc l’impact potentiel sur sa santé. L’objectif est louable : déjouer les pièges - notamment des produits ultratransformés - pour changer ses habitudes et essayer de consommer plus sainement. L’application a donc le mérite d’exister et de faire prendre conscience au public, gratuitement, de ce qu’il consomme. 

En terrain favorable

Préalablement à notre analyse, un petit coup de sonde rapide, sans prétention scientifique, sur les réseaux sociaux nous a montré qu’entre 22 et 38 % des internautes disent recourir à une, voire plusieurs applications de ce genre. L’intérêt du public est donc réel. Un public qui, derrière son caddie et devant son assiette, perd ses repères et se met en quête d’outils de transparence et de traçabilité. 
Les raisons de ce mal-être sont légion : phobie de la malbouffe amplifiée par les scandales alimentaires (vache folle, poulet à la dioxine, lasagnes au cheval, œufs au fipronil, graines germées tueuses, lais infantiles contaminés), inquiétude face au réchauffement climatique dans lequel l’agriculture intensive et l’industrie agroalimentaire sont souvent pointées du doigt, tentation du bio dont l’offre explose, peur de la maladie (cœur, cancer, démence).   
C’est clair, la course au logo "santé" fait rage. Des apps comme Yuka tombent donc à pic.

Entre incohérences et présomptions

La base de données de Yuka mixe différentes sources, la plupart scientifiquement fondées, d’autres moins. On y retrouve ainsi Open Food Facts (OFF), le Nutri-Score, l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments), l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer), les labels bios "AB" (France) et "Eurofeuille" (Europe), mais aussi des études "indépendantes" et divers livres. 

L’algorithme de notation de l’application se base, pour 60 % du score final, sur la composition nutritionnelle (Nutri-Score), les additifs (30 % du score) et la filière bio/non-bio (10 % du score). Le résultat est une triple cotation : une note sur 100, un code couleur (vert, jaune, orange, rouge) et un adjectif (excellent, bon, médiocre, mauvais).

  • Yuka flirte parfois avec des présomptions (le bio est meilleur, les produits avec édulcorants sont favorisés, les arômes sont classés parmi les additifs), ce qui peut fausser les résultats de l’algorithme et les alternatives présentées comme "plus saines". Des olives bios, par exemple, sont mieux cotées même si elles sont beaucoup plus salées que des non-bios. A qualités nutritionnelles égales, du miel non-bio (30/100) est qualifié de "médiocre" par rapport à son équivalent bio (60/100) décrété "bon". Or le bio est une obligation de moyens, pas de résultats. 
  • Yuka privilégie clairement le principe de précaution en matière d’additifs. Quitte à être alarmiste. Or les notions de "risque" et de "danger" ne sont pas identiques. Le danger est une source potentielle de préjudice. Le risque, lui, prend en compte l’exposition : c’est la probabilité que ce danger survienne (ou non). Nous avons relevé pas mal d’incohérences. 
  • Les qualificatifs associés aux produits sont durs, les scores parfois stigmatisants. L’application discrimine certains produits. Or, tout est relatif : un produit déclaré "médiocre" par 100 g ne pose pas de problème si l’on n’en consomme que 5 g. Autre exemple : ce n’est pas parce que des céréales petit déjeuner sont bios qu’on peut en consommer tous les matins. Yuka permet certes de prendre de la distance avec le marketing, le greenwashing et les allégations santé, mais Yuka manque aussi de nuances. 
  • Si le scan est plutôt bon et rapide, l’encodage collaboratif par les utilisateurs, qui permet de compléter la banque de données, peut poser problème : tout oubli/erreur d’ingrédients, ou une mauvaise évaluation de pourcentages (de fruits/légumes/noix) fausse le calcul du nutri-score et discrédite l’appli dans son ensemble.

Pour conclure, si l’intention est bonne, la promesse tient du Graal : il est utopique, à l’heure actuelle, de croire qu’on peut ainsi "coter" un aliment. En nutrition, il n’y a pas de "bons" ni de "mauvais" aliment en soi. La question est davantage complexe
et la réponse, nuancée.

L’introduction du Nutri-Score sur les emballages l’année dernière en Belgique permet déjà aux consommateurs d’avoir un outil à la fois simple et rapide pour faire de meilleurs choix alimentaires. Le Nutri-score donne une évaluation générale de la valeur nutritionnelle d'un aliment en une lettre. Il prend en compte des paramètres à favoriser (fibres, protéines, fruits, légumes et noix) et des paramètres à limiter (kilocalories, acides gras saturés, sucres et sel). 
Il ne stigmatise pas les aliments et inclut une notion de fréquence: les produits classés A sont à favoriser au quotidien contrairement aux produits classés E qui sont à réserver pour certaines occasions.