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Consulter un neuropsychologue : pourquoi est-ce utile après un AVC ?

24 août 2022
neuropsychologue

La revalidation après un accident vasculaire cérébrale (AVC) n’est pas une mince affaire. Heureusement, vous ne devez pas y faire face seul. Différents spécialistes sont là pour vous aider. Il est fort possible que l’on vous redirige vers un                  « neuropsychologue » à un moment donné. Pourquoi ? Quel est son rôle ? Le Prof. Dr Céline Gillebert vous l'explique.

ENTRETIEN

Les commissures de vos lèvres s’affaissent. Soudain, vous avez du mal à parler ou vos bras et jambes refusent de bouger. Votre partenaire réalise que quelque chose ne va pas et compose le 112. L’ambulance vous emmène d’urgence à l’hôpital. Le verdict tombe : un accident vasculaire cérébrale (AVC)... Ce scénario arrive à environ 50 Belges par jour.

Pas de temps à perdre en cas d’AVC. Dans à peu près 85 % des cas, les symptômes sont provoqués par un bouchon obstruant une artère cérébrale (infarctus cérébral). Les autres cas concernent une hémorragie cérébrale, une rupture d’anévrisme, ce qui provoque une accumulation de sang qui exerce une pression sur votre cerveau. Dans l'unité spécialisée pour soigner les AVC au sein d'un hôpital, les médecins passent immédiatement à l’action, car chaque minute compte.

Après les premiers soins vient le temps de la revalidation. C’est une étape qui peut durer longtemps et qui est loin d’être évidente. Vous ne serez toutefois pas seul à l’affronter. Différents spécialistes sont là pour vous aider. Il est fort possible que l’on vous redirige vers un « neuropsychologue » à un moment donné. Pourquoi ? Quel est son rôle ? Le Prof. Dr Céline Gillebert de l’unité Brein en Cognitie à la KU Leuven, nous éclaire.

 

Dr Céline Gilbert

En tant qu’étudiante, le Dr Céline Gillebert était déjà fascinée par les importantes conséquences du moindre dommage cérébral sur la qualité de vie des personnes et de leur entourage. Après avoir terminé son doctorat en neuropsychologie, elle s’est rendue à l’Université d'Oxford pour y effectuer des recherches. Elle est professeure de neuropsychologie à la KU Leuven depuis 2016, y enseignant et y faisant des recherches sur les conséquences cognitives d’un AVC.

Qu’est-ce qu’un neuropsychologue ?

DR GILLEBERT : « Il s’agit d’un prestateur de soins qui, après une formation universitaire en psychologie, s’est spécialisé dans la neuropsychologie. Cette branche de la psychologie s’occupe de déterminer et de traiter les conséquences psychologiques d’affections cérébrales. Une attaque cérébrale ou AVC est une affection cérébrale non congénitale. »

« Un accident vasculaire cérébrale entraîne souvent de graves conséquences psychologiques. Environ un tiers des patients est confronté à une dépression, ce qui a une influence négative sur la revalidation. Près de 70 à 80 % des patients rencontrent des problèmes cognitifs après un AVC. Au moins un tiers en éprouve encore au bout de six mois. »

Qu’entendez-vous par problèmes cognitifs ?

DR GILLEBERT : « Il s’agit de problèmes sur le plan de la perception, de la concentration, de la mémoire, de la perception du langage, de la conscience spatiale, de l’orientation, des fonctions exécutives, entre autres. Certains patients ne comprennent soudain plus ce que vous leur dites. Ou ils ignorent tout à coup tout ce qui se passe à gauche de leur champ visuel. C’est pourquoi ils ne mangent que ce qui se trouve à droite de leur assiette et ne voient pas les voitures arrivant sur leur gauche lorsqu’ils traversent (ce que l’on appelle le « syndrome de négligence » en jargon professionnel). De tels manquements se remarquent vite. »
 
« Cela dit, les problèmes cognitifs peuvent aussi s’avérer beaucoup plus subtils et n’être remarqués que lorsque les personnes retournent chez elles. Elles peuvent rencontrer des difficultés lorsqu’elles retrouvent un environnement plus actif et reprennent leurs activités quotidiennes. Après une attaque cérébrale, vous pouvez, par exemple, être plus sensible au plus banal des stimuli. Comme être incommodé par une forte luminosité, rendant une promenade désagréable. Vous pouvez éprouver des difficultés à mener une conversation lorsqu’il y a un arrière-fond sonore. Vous pouvez rencontrer des difficultés dans la circulation parce que vous vous sentez accablé par les voitures et bicyclettes en mouvement. Ce ne sont que quelques exemples. »

Comment ces problèmes sont-ils repérés ?

DR GILLEBERT : « Nous procédons à des tests neuropsychologiques au cours desquels vous devez répondre à des questions, trier des formes, imiter des gestes, nommer des objets, effectuer des calculs, etc. Il existe de nombreux tests. Lorsqu’un patient a été victime d’une attaque cérébrale, vous devez absolument tenir compte du fait qu’il peut avoir des problèmes d’élocution. Un patient atteint d’un trouble du langage connaît peut-être la réponse sans pour autant pouvoir l’exprimer. Dans ce cas, les tests à choix multiples sont à préconiser. »

Chaque patient bénéficie-t-il d’une telle évaluation de la part d’un neuropsychologue ?

DR GILLEBERT : « Le Belgian Stroke Council estime que l’on peut déjà évaluer d’éventuels problèmes cognitifs chez les patients ayant subi un AVC au troisième et au huitième jour suivant l’accident. Dans la pratique, c’est souvent un ergothérapeute qui s’en charge parce que les unités de soins dédiés aux attaques cérébrales ne disposent malheureusement que rarement de neuropsychologues. Les ergothérapeutes utilisent souvent un test très rapide, « un screen cognitif ». Il donne un premier aperçu du fonctionnement cognitif du patient, sans toutefois permettre de repérer les défaillances subtiles. »

« Lorsqu’un patient consulte un neuropsychologue, c’est souvent plus tard, pendant le processus de revalidation. Comme lorsqu’il quitte l'hôpital pour intégrer un centre de revalidation. Ou suite à des plaintes révélées pendant le suivi. C’est alors que ses fonctions cognitives sont testées de manière plus approfondie. »

« Pour certains patients, il serait préférable d’être déjà vus par un neuropsychologue dans l'unité spécifique. Beaucoup trop de patients qui retournent directement chez eux passent à la trappe, alors qu’une évaluation détaillée et un accompagnement par un neuropsychologue leur seraient bénéfiques. »

Que vous apprennent de telles évaluations ?

DR GILLEBERT : « Celui qui connaît ses forces et ses faiblesses peut en tenir compte. Un neuropsychologue peut vous apprendre à compenser vos limites cognitives. Vous oubliez régulièrement des rendez-vous ? Dans ce cas, vous pouvez utiliser des outils comme un agenda ou un tableau pour vous en souvenir. Vous avez rendez-vous chez le coiffeur à trois heures ? Imaginez que vous y êtes déjà. Ou pensez à la coiffeuse, à sa voix, etc. Dessinez éventuellement une horloge affichant trois heures. Les recherches ont démontré que l’on se rappelle plus facilement les choses en les visualisant. »

« En outre, les résultats d’une recherche neuropsychologique sont utilisés pour aider d’autres prestateurs de soins lors de la thérapie. S’ils savent qu’un patient ne comprend pas les instructions verbales ou n’est pas capable de retenir des exercices, ils peuvent en tenir compte. »

Quelles sont les autres actions menées par les neuropsychologues ?

DR GILLEBERT : « Les neuropsychologues procèdent également à de la psychoéducation : ils informent les patients et les membres de leur famille au sujet de ce qui se passe exactement. À vrai dire, les gens vivent une expérience de perte après un AVC. Prendre conscience des problèmes et réaliser ce que ressentent les personnes après une attaque cérébrale peut aider lors du processus de guérison. »

« Une autre tâche importante : aider les patients à reprendre leurs activités ou à en entreprendre ce qui leur plaise, malgré leurs limites. Et les aider à retrouver leur place dans la société. Notre objectif est de garder la qualité de vie du patient au plus haut niveau possible et de limiter le plus possible l’impact de l’AVC sur la vie quotidienne. »

Avez-vous aussi des méthodes pour restaurer les capacités cognitives des patients ?

DR GILLEBERT : « Certains prestateurs de soins conseillent des entraînements favorisant l’attention et la mémoire sur ordinateur, mais rien ne prouve qu’ils aient véritablement un impact sur les activités quotidiennes. Prenons un patient qui exécute régulièrement une tâche de mémorisation sur l’ordinateur, consistant par exemple à devoir retenir des chiffres ou des cartes.
Il y a fort à parier qu’au fil du temps, il améliorera ses compétences dans cette tâche spécifique. Toutefois, cela ne changera rien aux problèmes rencontrés par cette personne dans la vraie vie. »

« Nous examinons en ce moment si un entraînement cognitif dans un environnement virtuel en 3D a une influence. Les patients doivent enfiler les fameux casques de réalité virtuelle et exécuter des tâches. Ils doivent, par exemple, détecter une fleur ou encore faire la différence entre deux animaux. Les patients voient quelque chose, entendent quelque chose et peuvent aussi donner un feed-back sensoriel. On obtient quelque chose de réaliste. Différents éléments ludiques stimulent les patients à multiplier les exercices. Un tel casque peut présenter des effets secondaires, comme des nausées, mais tout s’est apparemment bien passé lors de notre étude préliminaire. Nous espérons que cette application améliorera le transfert vers la vie quotidienne. Cependant, des études supplémentaires sont nécessaires avant de pouvoir tirer des conclusions. Ne vous attendez donc pas à une mise en pratique immédiate. »